Bertrand (Henri), Saint-Martin de Châteauroux, 9 février 1745-27 juillet 1820.

La famille Bertrand accède à la notabilité nationale sous l'Empire à la suite de plusieurs générations d'officiers en charge dans le duché de Châteauroux depuis la fin du XVIIe siècle. Dans les années 1670, deux officiers du prince de Condé originaires de l'Angoumois, Paul Lassée et Henry-François Bertrand, occupent l'un la charge de receveur des revenus du duché de Châteauroux et l'autre celle de maître des Eaux et Forêts de Bommiers.

Henry-François Bertrand-Dupeirat (1648-1709) naît à La Rochefoucault, en Angoumois, de Jean Dupeirat (ou du Peyrat) et de Marie Mosnier, protestants. Entré dans les gardes du prince de Condé, il sert en Hollande, en Flandres et en Allemagne. Il survit à la bataille de Seneffe (Belgique, 1674). En récompense de ses services il reçoit la charge de capitaine du château de Bommiers (Indre), imposante forteresse médiévale, chef-lieu d'une baronnie des Bourbon-Condé en Berry. Le prince y adjoint l'office de maître des Eaux et Forêts de la maîtrise de Bommiers, comprenant près de 10 000 arpents de bois. En 1678, il épouse Anne Lassée. En 1698, il achète la seigneurie de Greuille (Sassierges-Saint-Germain), cependant il continue à gérer la terre de Mâron toute proche, où il décède le 10 janvier 1709.

Le fils aîné, Paul Bertrand (Château de Bommiers, 10 mai 1682-Château de Châteauroux, 2 octobre 1732), épouse, le 3 novembre 1718, Marie-Anne-Louise Pautrissel, sœur du fermier des forges de Clavières. Il prend le titre de seigneur de Greuille, et succède à son père dans la charge de maître des Eaux et Forêts de Bommiers.

Le cadet, Henry-François Bertrand (Bommiers, 29 septembre 1683-Châteauroux, 17 octobre 1754) épouse sa cousine Anne-Marie de Lassée (Bommiers, 1688-Châteauroux, 17 juillet 1732). Il hérite de la terre de Greuille en 1734, et prend le nom de Bertrand de Greuille. Il occupe la charge de conseiller du roi, maître des Eaux et Forêts en la maîtrise particulière du duché de Châteauroux. Il surveille l'exploitation des 10 000 arpents de la forêt domaniale, totalement affectée à l'approvisionnement des forges de Clavières. Capitaine des chasses du prince de Condé, il est aussi subdélégué de l'intendant de la généralité de Bourges au département de l'élection de Châteauroux. Cette position favorable lui donne un poids considérable lorsqu'en 1736 le comte de Clermont vend le duché-pairie de Châteauroux au Roi. La création d'un bailliage royal s'accompagne d'une réorganisation de la justice du duché. S'y ajoutent les créations de trois prévôtés royales, d'une maîtrise royale des Eaux et Forêts et de deux grueries, une à Bommiers et l'autre au Châtelet. Les nouveaux offices royaux font l'objet d'une vive compétition parmi les licenciés en droit de Châteauroux, qui y trouvent surtout l'avantage de multiples exemptions fiscales.

Le fils aîné, Paul-Henry Bertrand (1718-1767) épouse à Châteauroux, le 9 avril 1744, Marie Couturier, dame de Laleuf, fille de Nicolas, assesseur civil et criminel, commissaire enquêteur et examinateur au bailliage royal de Châteauroux. La famille Couturier a fourni plusieurs officiers attachés à la maison de Bourbon-Condé depuis l'érection du duché-pairie de Châteauroux, en 1616, comme procureurs fiscaux ou dans la maîtrise particulière des Eaux et Forêts. A son mariage Paul-Henry Bertrand reçoit en héritage la charge de maître des Eaux et Forêts, deux domaines dans la paroisse de Saint-Pierre-de-Lamps, une métairie à la Buxerolles (Ardentes), trois cheptels, 1 500 livres sur la terre de Greuille et 4 000 livres en meuble et argenterie. Il accroît ses terres à Saint-Pierre en achetant un domaine voisin de ses héritages. Il accroît ses terres à Saint-Pierre en achetant un domaine voisin de ses héritages. Juge civil de la Manufacture royale de draps du Parc (1755), subdélégué à la suite de son père, il conserve la confiance de l'intendant de la généralité. Il perd la terre de Greuille lors du partage de la succession de son père. Dès lors les descendants des deux branches suivront des destinées parallèles, les Bertrand de Greuille de la branche cadette accédant à la notabilité d'Empire

Henry Bertrand, fils aîné de Paul-Henry, en 1767 (au décès de son père) occupe une charge de conseiller au bailliage. En 1772, il lui succède dans la maîtrise particulière des Eaux et Forêts, au bailliage, et il continue à assurer la subdélégation de l'intendant de la généralité. Le 4 juin 1772 il épouse Marie-Henriette Bouchet (1753-1830), fille de Martin Bouchet (Vierzon, 29 avril 1714-Lyon, 22 août 1787) et d'Aimée-Thérèse Catherinot (Châteauroux, 1722-3 fructidor an XI, 21 août 1803), le père chevalier de l'ordre de Saint-Michel, ingénieur des Ponts et Chaussées du royaume et inspecteur général des Levées et Turcies de France. Henry Bertrand apporte dans la communauté les charges héritées de son père, trois métairies (Le Marchais, Nots et La Courandière) à Saint-Pierrre-de-Lamps, la métairie de la Buxerolles (Ardentes), trois cheptels de 1 500 livres chacun, et 4 000 livres de biens mobiliers et effets se trouvant dans ses appartements au château de Châteauroux. La future apporte 40 000 livres, dont 12 000 comptant et la métairie de Boislarge située paroisse de Saint-Etienne de Déols, partie en fief et partie en roture. Le 12 janvier 1778, au mariage à Châteauroux de sa cousine Marie-Adélaïde Bertrand de Greuille (1757-1823) avec Silvain de Constantin, Henry Bertrand porte les titres de seigneur de Boislarge et de secrétaire du roi.

Henry Bertrand n'apparaît pas au premier plan au cours des événements de la fin du siècle : en fait les attributions des subdélégués de l'intendant de Bourges sont fortement diminuées à la fin du xvme siècle. En 1779, la création de l'Assemblée provinciale de Berry réduit le travail et l'action de l'intendant de la généralité, et par conséquent du subdélégué. L'administration des routes et l'assiette des impôts relèvent désormais de l'administration provinciale. En outre, depuis 1777, le duché-pairie de Châteauroux est entré dans l'apanage du comte d'Artois, et la partie la plus importante de l'administration relève de l'attribution des officiers du prince apanagiste. En 1776, Henry Bertrand apparaît sur le tableau de la loge « Les amis réunis » de Châteauroux comme maître des cérémonies. Il ne montre pas le même enthousiasme que ses frères dans les années 1788-1789. Il ne participe pas aux délibérations des assemblées préparatoires à la réunion des Etats généraux. Nommé électeur de département en 1790, il entreprend une carrière judiciaire : en 1792 assesseur au tribunal de conciliation du district de Châteauroux, en 1795 élu juge suppléant au tribunal civil du département par l'assemblée électorale du 20 vendémiaire an IV. Pendant le Directoire, il se consacre à l'administration de la justice et se maintient à l'écart des débats politiques.

La position favorable de son fils Gatien Bertrand auprès de Napoléon Bonaparte a-t-elle fait sentir ses effets dès l'an VIII ? Le 6 avril 1799 (17 germinal an VIII), un arrêté du Premier Consul désigne Henry Bertrand comme maire de Châteauroux. Il exerce cette responsabilité pendant un an. Sa carrière publique suit le cursus des élites provinciales : inscrit sur la liste des notabilités départementales (1801), membre du conseil général de département en 1803, il en est président en 1805. Il est nommé membre du collège électoral de département en 1803. En 1810 il est porté sur la liste des candidats présentés au Sénat conservateur par le collège de département au premier tour, recueillant 93 voix sur 130 votants. Le gouvernement de la Restauration le tient à l'écart des responsabilités politiques et surveille sa demeure de près. Le commissaire de police Larchevêque, un ancien grognard, exerce une surveillance policière respectueuse, aussi Henry Bertrand n'est-il pas inquiété du fait de l'action de ses fils et de son gendre.

Sa fortune personnelle est constituée des revenus de ses propriétés situées dans la paroisse de Saint-Martin-de-Lamps. Signalé comme acquéreur de biens nationaux sur la liste des soixante propriétaires en 1805, Henry Bertrand a surtout acquis des parcelles de prés et de terres. En 1791 il soumissionne le domaine de Villemartin, à Vineuil, pour la somme de 38 000 livres, et les domaines des Grands et Petits Lagnys dépendant de l'abbaye de La Prée, à Saint-Valentin, pour la somme de 76 000 livres. Les revenus qu'il tire de ses biens propres ne sont pas considérables, et il est vraisemblable que sa cote d'imposition, établie à 2 757 F en 1811, ne tient pas compte des biens de son épouse. Henry Bertrand demeure alors dans le grand hôtel de la rue Descente des Cordeliers, à Châteauroux, hérité de sa belle-mère, dame Anne-Thérèse Catherinot, veuve de Gatien Bouchet. De son mariage avec Hélène Bouchet il eut trois enfants, Henri-Gatien Bertrand, le général ; Louis Bertrand-Boislarge ; et Henriette Bertrand, épouse de François Duris-Dufresne qui appartiennent tous trois au groupe des notables du département.

Bertrand (Henri-Gatien), Châteauroux, 28 mars 1773-31 janvier 1844.

Fils aîné d'Henry Bertrand et de Marie-Henriette Bouchet, dès son plus jeune âge il est dirigé vers la carrière militaire. Les hasards de la guerre et de la fortune le conduisent aux plus hautes dignités de l'Empire et il atteint la gloire historique pour avoir partagé les deux exils de Napoléon Bonaparte. Au retour de Sainte-Hélène le général Bertrand se retire à Châteauroux, profondément marqué par les années de détention. Le prestige de fidèle de l'Empereur qui l'accompagne l'oblige à se maintenir à l'écart des débats politiques de la Restauration. Au début de la Monarchie de Juillet, il fait une courte apparition sur la scène politique, puis s'en écarte définitivement pour se consacrer à l'administration de ses biens et à l'accomplissement du retour des cendres de l'Empereur.

Henri-Gatien Bertrand accomplit ses études au collège royal de La Flèche (1782-1790). Il prépare ensuite (1791-1793) à Paris le concours d'entrée à l'Ecole militaire du Génie de Mézières où il est reçu premier, et obtient ainsi le grade de sous-lieutenant (17 septembre 1793). Le 24 pluviôse an II (12 février 1794), le Comité de salut public ordonne de transférer l'instruction militaire à Metz. Les élèves participent, sur leur demande, au siège de Maestricht du 14 septembre au 4 novembre 1794, et Carnot leur confère à tous le grade de lieutenant au nom du Comité de salut public (13 novembre 1794). Enrôlé dans l'armée de Sambre-et-Meuse, Gatien Bertrand y gagne les galons de capitaine, le 21 mars 1795, et peu après il est appelé à faire partie de la première promotion des élèves de l'Ecole Polytechnique.

Henri-Gatien Bertrand entame alors une carrière militaire qui le conduit aux plus hautes charges. Le 22 mars 1796, il est attaché à la mission du général Aubert-Dubayet chargé de fortifier les Dardanelles (1796-1797). Il va jusqu'à Constantinople par voie de terre, où il apprend à son arrivée la fin de la mission à la suite du décès de l'ambassadeur Aubert-Dubayet. A son retour, il participe à la campagne d'Italie de 1797 ; Louis Bonaparte l'y aurait distingué et recommandé à Napoléon Bonaparte, alors général en chef de l'armée d'Italie. Gatien Bertrand se trouve donc engagé dans l'expédition d'Egypte. Napoléon Bonaparte le nomme chef de bataillon à la bataille des Pyramides (1798), chef de brigade après la bataille d'Aboukir (2 août 1799), sous-directeur des fortifications (28 mars 1800) et enfin général de brigade (6 septembre 1800).

La faveur que Napoléon Bonaparte accorde aux anciens soldats d'Egypte s'étend sur la carrière du général Bertrand qui, à chaque nouvelle mission, fait preuve de ses compétences d'officier du génie et justifie de flatteuses promotions. Revenu en France en 1801, Gatien Bertrand est chargé de l'inspection des fortifications (1803-1805). A ce titre, il participe aux préparatifs de l'invasion de l'Angleterre comme commandant du génie du camp de Saint-Omer, il dirige la construction des forts en mer et du port de Vimereux. Nommé aide de camp de Napoléon, le 7 mars 1805, il participe jusqu'en 1811 aux campagnes napoléoniennes aux côtés de l'Empereur (Austerlitz, Iéna...). En 1807 il est nommé général de division (30 mai), il s'illustre dans la campagne de Pologne et à la bataille d'Eylau. Gatien Bertrand dirige la construction du radeau sur lequel les souverains signent le traité de Tilsit. En 1808 il participe à la campagne d'Espagne et aux batailles de Vitoria, de Madrid et de Valladolid. Au cours de la campagne d'Autriche, en 1809, nommé commandant du génie des armées d'Allemagne, il dirige les travaux de construction des ponts sur le Danube à l'île Lobau. En 1809, pour son action au cours des batailles de l'île Lobau et de Wagram, Bertrand reçoit par deux fois les honneurs du Bulletin de la Grande Armée : « Enfin il n'existe plus de Danube pour l'armée française ; le général comte Bertrand a fait exécuter des travaux qui excitent l'étonnement et inspirent l'admiration » (n° 24). Le 25e bulletin, après la bataille de Wagram, indique que « les travaux du général-comte Bertrand et du corps de génie qu'il commande, avaient dès les premiers jours du mois dompté entièrement le Danube ». Le 9 avril 1811 le général Bertrand succède à Marmont comme gouverneur général des provinces Illyriennes. Il administre ces provinces jusqu'en 1813. Le 3 janvier 1813, alors que la situation militaire de l'Empire devient critique, Bertrand est nommé commandant en chef du corps d'observation d'Italie. Il organise le IVe corps d'armée, participe aux batailles de Liitzen, de Bautzen et de Leipzig. Le 18 novembre 1813, il succède au maréchal Duroc dans la charge de Grand-Maréchal du Palais. Sa promotion à une dignité aussi prestigieuse l'engage dans le processus de fidélité qui lie désormais son destin à celui de l'Empereur.

Le général Bertrand accompagne l'Empereur dans son exil à l'île d'Elbe, où Fanny Bertrand et Louis Bertrand-Boislarge, son frère, viennent le rejoindre. Gatien Bertrand est nommé ministre de l'Intérieur du gouvernement de l'île. Il joue un rôle important dans l'organisation du retour et du débarquement de Napoléon à Golfe-Juan. A l'issue des Cent-Jours, le général Bertrand fidèle à ses engagements et à ses fonctions, suivit l'Empereur sur le rocher de Sainte-Hélène. A la suite du décès de Napoléon (5 mai 1821) la famille Bertrand aborde la Grande-Bretagne le 2 août. Condamné à mort par contumace le 7 mai 1816, Bertrand doit attendre que Louis XVIII prononce son amnistie (ordonnance royale du 24 octobre 1821), et lui rende la jouissance de « tous ses droits, titres, grades et honneurs ». Il entre à Châteauroux le 17 mars 1822, où son arrivée donne lieu à un grand rassemblement populaire. Jusqu'en 1830 il mène dans l'Indre une vie retirée, à l'écart des luttes politiques. Il s'adonne à la culture et engage des expériences dans ses terres des Lagnys, commune de Saint-Valentin. C'est sans doute lui qui donne à plusieurs domaines des noms qui évoquent la campagne d'Egypte. On trouve les domaines dénommés le Nil, les Pyramides, Le Caire, toponymes qui subsistent encore actuellement. Il séjourne habituellement à Châteauroux, dans l'hôtel de la rue Descente des Cordeliers appartenant à sa mère, ou dans le château de Laleuf (Niherne). Ses voyages à Paris ne s'effectuent que sous la surveillance inquiète de la police. Sous la Restauration, il occupe une place trop en vue dans le département de l'Indre pour pouvoir mener une action politique quelconque. Son beau-frère, François Duris-Dufresne, ancien législateur, conduit la bataille libérale dans le département. Il se retrouve élu à la Chambre des députés en 1827 par le collège électoral de La Châtre. L'avènement de la Monarchie de Juillet remet le général Bertrand aux premiers rangs. Il est élu à la tête de la 4e légion de la garde nationale de Paris (21 novembre 1830), puis nommé commandant de l'Ecole Polytechnique (26 novembre 1830) qu'il dirige pendant un an (jusqu'au 16 novembre 1831). En 1831, il est élu député de l'Indre sur un programme libéral : il demande la suppression de la Chambre des pairs, l'instauration des libertés publiques et la liberté de la presse (5 juillet 1831). Ses positions en faveur de la liberté de la presse semblent indisposer le corps électoral de l'Indre qui préfère donner ses voix à Alexandre-Jules Godeau d'Entraigues en 1834. Dès lors le général Bertrand abandonne définitivement la vie politique et se dédie à la gestion de ses biens. Il se rend en Martinique, où il possède des plantations et des sucreries héritées de Fanny Dillon. Il fait deux voyages aux Antilles et aux Etats-Unis (1837-1839 et 1842-1843). Au soir de sa vie le général Bertrand engage son ultime action publique pour exaucer le vœu de l'Empereur mourant : il fait tout pour obtenir le retour des Cendres en France. Il distribue généreusement les objets ayant appartenu à l'Empereur. Le 7 juillet 1840, avant de s'embarquer à Toulon, il offre à la ville de Châteauroux le sabre que portait Napoléon à Aboukir. Accompagné de ses fils il conduit les restes mortels de l'Empereur jusqu'au dôme des Invalides en décembre 1840, où il place l'épée d'Austerlitz sur le cercueil.

Après sa mort, la Chambre des députés adopte le 13 avril 1845 une loi qui dispose que les restes mortels des grands maréchaux Duroc et Bertrand seront disposés dans l'église des Invalides, à gauche et à droite du passage qui relie la nef au dôme. Le 2 mai 1847, les restes du général Bertrand quittent Châteauroux (il avait été inhumé le 1er février 1844 au cimetière Saint-Denis) et atteignent les Invalides le 5 mai.

La fortune personnelle de Gatien Bertrand s'établit sous l'Empire, sans atteindre cependant le haut niveau de la plupart des grands dignitaires. Les biens fonciers du général sis en Berry lui viennent par héritage. Les propriétés que lui laissent ses parents et ses grands-parents restent, à l'aune des fortunes d'Empire, des plus modestes. La fortune du général Bertrand s'est formée à l'aide des distinctions et des dotations que lui décerne l'Empereur. Les décorations impériales pleuvent : il est fait chevalier de la Légion d'honneur le 11 décembre 1803 ; commandant le 14 juin 1804 à Boulogne ; Grand Aigle le 14 août 1809 après Wagram. Il reçoit l'ordre étranger de la Grand Croix de la Fidélité de Bade (27 février 1806) au mariage du prince Eugène de Beauharnais avec Auguste-Amélie de Bavière, puis celui de chevalier de la Croix de Fer (25 décembre 1807). Il est nommé comte de l'Empire par lettres patentes du 11 septembre 1808.

Le 22 octobre 1807, il reçoit 100 000 F de rentes sur l'Etat et 100 000 F en argent pour se « procurer un hôtel soit à Paris, soit dans un chef-lieu de département ... cet hôtel devant également être compris dans le fief que Sa Majesté se propose d'ériger en votre faveur ». Plusieurs dotations sur le domaine étranger viennent constituer le fief du général. Il reçoit par décret du 30 juin 1807 : 36 357 F de rente annuelle sur le duché de Varsovie ; le 23 septembre 1808 : 5 882 F sur le Grand Livre de la Rente ; le 10 mars 1808 : 25 000 F sur la Westphalie et 20 000 F sur le Hanovre ; le 15 août 1810 : 10 000 F sur le Mont de Piété de Milan ; le 19 novembre 1813 : 25 000 F sur le département de Jemmapes.

Dans la déclaration de succession du 30 juillet 1844, l'évaluation des biens immeubles se monte à 17 736 F de revenu, soit à 354 727 F en capital. La fortune mobilière se compose du mobilier garnissant le château de Laleuf estimé à 29 335 F, de cinq actions des canaux du Loing et d'Orléans pour un capital de 50 000 F, de fermages et de redevances sur les domaines (80 763 F) et de plusieurs créances indivises sur 61 personnes pour une somme de 69 757 F. Sur ces créances on trouve 54 débiteurs pour une somme de 47 952 F que sont les acquéreurs du domaine de La Bourie, à Châteauroux. Nous sommes loin du niveau d'un million de francs que Napoléon, à Sainte-Hélène, estimait avoir donné au général Bertrand. Le général semble avoir suivi les conseils de l'Empereur qui lui recommandait de se constituer un domaine de 12 000 F de revenus dans un chef-lieu de département : « Une chose importante est de se placer dans un climat convenable à sa fortune. Si vous n'avez que douze mille francs, placez-vous à Châteauroux ou dans une petite ville ; vous y serez des premiers » (Cahiers de Sainte-Hélène, 15 février 1821, 1949, p 63).

Comme il a fait la fortune de Gatien Bertrand, Napoléon décide du mariage du général avec Frances (Fanny) Dillon (25 juillet 1785-6 mars 1836), petite-cousine de l'impératrice, et alliée aux d'Osmond. Le prestigieux mariage se déroule entièrement sous l'égide impériale à Saint-Leu, dans le château de la reine Hortense, les 16 et 17 septembre 1808. L'Empereur offre une dot de 200 000 livres d'inscription sur le Grand Livre ; le contrat de mariage daté du 14 septembre, avec « l'agrément de leurs majestés Impériales et Royales » est contresigné par les hauts dignitaires du régime, suivant les usages de l'ancienne Cour. Napoléon offre aussi le château de La Jonchère, aménagé au cours des années 1809-1810. Le train de vie que lui impose son ménage inquiète souvent le général. En 1813 lorsqu'il abandonne le gouvernement des provinces d'Illyrie, Bertrand estime devoir limiter les dépenses de sa maison à 2 500 F par mois. En 1814 Fanny se réfugie à Châteauroux avec cinq voitures et deux fourgons. Fanny Dillon, créole impulsive, rêvait de noces prestigieuses ; elle épouse le général Bertrand avec beaucoup de réticences. Une fois mariée, elle ne quittera son époux que contrainte par les campagnes militaires. Femme d'une fidélité exemplaire, elle sera le soutien constant de l'action du général. Sa présence à Sainte-Hélène, avec les enfants du général, apporte une touche de vie familiale qui adoucit parfois les dures conditions de l'exil. Fanny Dillon était enceinte presque tous les ans ; seuls survécurent cinq enfants.

Les quatre garçons entrent dans la carrière militaire, mais ils ne connaissent pas les heures de gloire que leur origine pouvait leur laisser espérer. Ils ne nouent pas non plus d'alliances prestigieuses avec des familles de hauts dignitaires impériaux. Les quatre garçons Bertrand ne laissent aucune postérité. L'aîné, Napoléon-Joseph-Henri Bertrand (13 juin 1809-26 juillet 1881) entre à Polytechnique en 1830, lorsque son père en obtient la direction. Il atteint le grade de capitaine de cavalerie en 1844. Henry-Alexandre-Arthur Bertrand (Trieste 5 décembre 1811-22 janvier 1878) épouse Ernestine Michel de Puisard, devient capitaine d'artillerie en 1844, général de brigade, inspecteur des Manufactures Impériales d'Armes en 1861, grand officier de la Légion d'honneur. Le couple adopte mademoiselle d'Abrantès qui épouse le vicomte de la Ferrière. Arthur Bertrand, né le 17 janvier 1817 à Sainte-Hélène, décède le 6 mars 1871 à Châteauroux. Alphonse-Charles-Henry-François Bertrand (6 juin 1823-3 mars 1866), élève de l'école de Saint-Cyr en 1844, devient officier de cavalerie (à Saumur), capitaine de spahis, officier d'ordonnance du gouverneur général d'Algérie et membre de la garde Impériale. Blessé à la bataille de Magenta (1859), il décède des suites de ses blessures. La fille du général, Hortense-Eugènie Bertrand (18 novembre 1810-25 décembre 1889) épouse le 10 mai 1828 Amédée Thayer (Orléans, 13 août 1799-Paris, 6 juillet 1868). En 1852, Napoléon III nomme Amédée Thayer sénateur. Le couple Thayer eut deux fils, Napoléon (1832-1842) et Henri (1839-1840), tous deux décédés en bas âge. Ainsi s'éteignit à la fin des années 1880, la famille Bertrand qui occupa les premiers rangs dans le département durant plus d'un siècle.

Bertrand-Boislarge (Louis), Saint-Martin Châteauroux, 21 juin 1774-Paris, 12 juillet 1861.

Né de Henry Bertrand et d'Henriette Bouchet, il suit des études au collège militaire de La Flèche avec son frère Henri-Gatien. Il tient le surnom de Boislarge d'un domaine appartenant à sa mère, situé à Déols. En 1794 il entre dans le 8e régiment de chasseurs à cheval, et participe au siège de Mayence, puis aux guerres de Vendée, notamment à la bataille du Mans. En 1799 une mauvaise blessure le contraint à abandonner le service. Il poursuit alors l'activité traditionnelle de la famille Bertrand et entre dans l'administration des Eaux et Forêts. En 1806, il est sous-inspecteur à Sancerre. Promu inspecteur général en 1809, il accomplit plusieurs missions en Hollande (1808-1809), puis en Illyrie (1811-1812) où son frère est gouverneur général. En 1814, il démissionne de l'administration des Eaux et Forêts et accompagne la famille du général Bertrand à l'île d'Elbe. Durant les Cent-Jours, il est nommé maître des requêtes au Conseil d'Etat. Sous la Seconde Restauration, il est soumis au régime de haute police et assigné à résidence à Agen, puis à Néris-les-Bains. Le 28 août 1816 il est autorisé à revenir à Châteauroux tout en restant astreint à la surveillance policière jusqu'au 9 décembre. Louis Bertrand-Boislarge n'exerce plus aucune activité publique et se consacre à la gestion de ses propriétés.

Le 17 février 1806, il épouse à Châteauroux Marie-Clotilde Boëry (1786-29 janvier 1860), fille du représentant Guillaume-Barthélémy Boëry.

Chevalier de la Légion d'honneur en 1806, officier en 1809, Louis Bertrand-Boislarge est fait chevalier d'Empire par lettres patentes du 15 juillet 1810. Il est inscrit sur la liste des électeurs du département par décision de l'Empereur comme membre de la Légion d'honneur (24 juin 1809).

A cette date le préfet estime que sa fortune, en capital, se monte à 100 000 F, ce qui représente un revenu annuel de 5 000 F. En 1811, il paie une contribution de 244 F. En 1820, au partage de la succession des biens de son père, Henry Bertrand, hérite du domaine de Touvent près de Châteauroux. En 1822 son imposition atteint la somme de 3 311 F ; le préfet considère qu'il a de l'influence au sein du collège électoral. En 1834, à la suite du partage de la succession des biens de sa mère Henriette Bouchet, Bertrand-Boislarge hérite des domaines des Girauds, des Changeons et de Scrouze, tous situés à proximité de son domaine de Touvent. En 1844, son neveu Henri Bertrand lui abandonne la jouissance de l'hôtel de la rue Descente-des-Cordeliers à Châteauroux.

A sa mort il lègue la propriété de Touvent à sa nièce Hortense-Eugénie Bertrand (1810-1889), épouse d'Amédée Thayer, qui y fondera une institution charitable.

Bertrand De Greuille (Joseph), Châteauroux, 13 octobre 1758-19 mars 1833.

Joseph Bertrand de Greuille atteint la notabilité nationale en 1802 avec sa désignation au Tribunat. Il appartient à la branche cadette de la famille Bertrand, qui s'établit solidement à Châteauroux au milieu du XVIIIe siècle. Fils de Henry-François Bertrand et de Marie Couturier, Louis-Joseph Bertrand (1724-1802) prit le nom de Saint-Pierre, tiré des terres de Saint-Pierre-de-Lamps que sa mère avait apportées en dot de mariage. En 1754 il prit le nom « de Greuille qui désignait son frère aîné lorsque la terre de Greuille lui eut été attribuée ».

Louis-Joseph Bertrand accomplit son cursus de droit à Paris en 1746 et 1747. De retour à Châteauroux, le jeune licencié occupe la charge de receveur des traites que lui cède son père pour lui faciliter son établissement. En 1754, il épouse Anne-Marguerite Trotignon, de Levroux, et s'installe à Châteauroux dans un hôtel situé rue Grande. Louis-Joseph exerce des fonctions municipales à Châteauroux : échevin (1766), maire (1776 à 1790). En 1783 il est désigné comme membre de l'Assemblée provinciale de Berry pour le tiers état de Châteauroux. De son mariage sont issus trois enfants : Paul-Louis Bertrand (né le 15 avril 1755 à Châteauroux, décédé le 11 août 1830 à Sassierges) ; Marie-Adélaïde Bertrand (1757-1823) ; le cadet, Joseph Bertrand de Greuille.

Ce dernier parcourt une carrière judiciaire presque sans accros à travers tous les régimes qui se succèdent depuis les débuts de la Révolution. Il épouse le 19 mai 1787, à Levroux, sa cousine Jeanne-Françoise Trottignon. Il est alors avocat au bailliage de Châteauroux. En 1789, il porte le cahier de doléances de la paroisse de Coings à l'assemblée du tiers état du bailliage secondaire de Châteauroux. Ce cahier de paroisse rurale, qui s'élève contre les lettres de cachet et réclame l'application des libertés individuelles et l'établissement de la liberté de la presse, porte la marque du juriste qui a dirigé l'assemblée. Joseph Bertrand de Greuille fait partie de la députation élue pour représenter le tiers état du bailliage secondaire de Châteauroux au bailliage principal de Bourges.

En 1792 il est nommé commissaire du roi au tribunal criminel, puis accusateur public devant le tribunal criminel de l'Indre. Le 8 mai 1801 (18 floréal an IX), il est nommé commissaire du gouvernement au tribunal criminel. Le 27 mai 1802 (6 germinal an X), au renouvellement du 1/5e sortant du Tribunat, Joseph Bertrand de Greuille est désigné comme tribun et tiré au sort comme devant sortir en l'an XVI. A la dissolution du Tribunat, en 1807, il retrouve son siège de procureur impérial à la cour criminelle de l'Indre. Le 14 avril 1811 l'Empereur ajoute à ses fonctions celle de substitut pour le service des cours d'Assises spéciales et pour celui du parquet de Bourges.

Membre de la Légion d'honneur, il est fait chevalier d'Empire par lettres patentes du 15 juillet 1810. Maintenu à la Première Restauration, Joseph Bertrand de Greuille est révoqué le 29 novembre 1815. Candidat à la députation dans le collège électoral du Blanc en 1816, il arrive en seconde position (35 voix sur 72 votants), après Pierre-Marie Taillepied de Bondy (38 voix) qui rassemble les électeurs libéraux. Il reste sans emploi jusqu'à ce que le gouvernement le réintègre dans des fonctions judiciaires comme juge suppléant de première instance le 1er avril 1818, puis comme procureur royal près de la cour criminelle de l'Indre en 1819. Il accomplit son devoir judiciaire avec rigueur, en conformité avec les directives ministérielles. En 1821, il poursuit avec rigueur Pierre Bujard, libraire à Issoudun, qui vendait des tabatières dissimulant, dans un double fond, les portraits de l'Empereur et du Roi de Rome. En 1822, le préfet Milon indique que Joseph Bertrand de Greuille « a de l'influence » sur l'assemblée électorale. Le 30 juillet 1828, admis à la retraite, il est nommé conseiller général de département, en remplacement de François-Louis-Joseph Robin de Scévole ; il démissionne en 1832.

La fortune de Joseph Bertrand de Greuille semble être restée relativement modeste. En 1809 il estime qu'elle s'élève à 150 000 F de capital. En 1822, il paie 1 013 F de contribution foncière pour des propriétés situées à Ardentes, au Lys-Saint-Georges et à Sassierges-Saint-Germain, pour la terre de Greuille. Il possède des biens dans les communes de Levroux et de Francillon provenant de la succession de son épouse. Il partage avec son frère aîné, Louis Bertrand de Grouille, les biens hérités de la succession de leur père, notamment le domaine de Grouille. Son frère Louis Bertrand reste célibataire, et il demeure constamment à Grouille. Licencié en droit, il n'exerce aucune fonction publique, si ce n'est le mandat de maire de Sassierges-Saint-Germain. Il décède le 11 août 1830 à Grouille, et la succession se compose des biens communs aux deux frères, le château de Grouille, le domaine de La Brande, et diverses locatures. Les biens fonciers sont estimés valoir 47 139 F, en capital, et le cheptel 7 600 F, soit un total de 54 818 F.

Au décès de Joseph Bertrand de Greuille, sa succession est estimée à 42 333 F. La moitié des biens de la communauté ayant existé entre lui et son épouse atteint 26 333 F de capital, auxquels s'ajoutent 16 000 F pour l'hôtel de la rue Grande à Châteauroux.

De son mariage il eut deux enfants : Paul-Henry Bertrand, né en 1797 et décédé à Greuille en 1825 sans postérité. L'aînée, Anne Bertrand (1795-1854), épouse en 1812 son cousin Bertrand de Constantin (1779-1848). Celui-ci commence une brillante carrière militaire : élève de l'Ecole polytechnique (sorti en 1799), officier du génie, il est aide de camp de Napoléon. Bertrand de Constantin est fait chevalier d'Empire par lettres patentes du 11 juillet 1810. La Restauration lui enlève toute chance de promotion glorieuse, et il accomplit une carrière de garnison à La Rochelle, colonel en 1824, directeur des fortifications en 1830. En 1831, Bertrand de Constantin se retire à Greuille avec le grade de maréchal de camp. Son fils, Alfred-Joseph de Constantin (1815-1899), épouse en 1842 Marie Périgois, fille de Charles, législateur de 1804 à 1814.

Source : Grands notables du Premier Empire (Indre).